Jean-Louis Leroux voulait être jugé « par le peuple ». Le peuple l’a condamné. Jeudi 24 septembre 2026, la cour d’assises de la Marne a reconnu cet éleveur de 53 ans coupable de violences avec arme. Des violences ayant entraîné une mutilation, autrement dit un crime. Cinq ans de prison, dont un ferme sous bracelet électronique. Une nuit de février 2020, à Ambrières, il avait tiré sur un jeune cambrioleur venu siphonner le gasoil de ses tracteurs. Pourtant, la légitime défense qu’il invoquait depuis six ans n’a pas tenu. Voici pourquoi, et surtout ce que cette décision dit à tous ceux qui se font voler.
L’essentiel en quatre points
- La cour n’a pas retenu la tentative de meurtre, mais des violences avec arme ayant causé une mutilation. Cinq ans dont quatre avec sursis, un an sous bracelet électronique, armes confisquées.
- La légitime défense a donc été écartée. Le voleur, 19 ans, n’était ni armé ni menaçant. Il s’enfuyait, à quelques mètres, quand le second coup de feu est parti.
- La cour a en revanche reconnu une altération du discernement, conformément à l’expertise psychiatrique, dans un contexte marqué par des années de vols répétés.
- L’agriculteur a dix jours pour faire appel. Son avocat le lui conseille.
Que s’est-il passé cette nuit-là à Ambrières ?
Ambrières, deux cents habitants, à l’ouest de Saint-Dizier. Au bout du village, les hangars de la ferme Leroux ouvrent sur les champs : 250 hectares, 300 vaches allaitantes. Depuis 2015, on y vole du carburant et des bêtes. L’éleveur a porté plainte une vingtaine de fois, de 17 à 22 selon les décomptes de ICI Champagne-Ardenne et de France 3. Pourtant, aucune procédure n’a abouti. Il a dépensé près de 10 000 euros en caméras pour protéger l’exploitation. Quelques semaines avant les faits, il a ajouté un détecteur de mouvement.
Table des matières
Trois silhouettes sur les écrans
Dans la nuit du 31 janvier au 1er février 2020, vers 1 h 45, l’alerte sonne sur son téléphone. Trois silhouettes sur les écrans. Il prévient les gendarmes, puis son frère. Les deux hommes ont déjà convenu de la marche à suivre au prochain vol. Fusil de chasse en main, tirer en l’air ou au sol, pour faire fuir. Quatre minutes plus tard, Jean-Louis Leroux allume le projecteur et crie aux voleurs de s’arrêter. Ils courent. Un premier coup part alors vers le sol. Puis un second.
Diego H., 19 ans, inconnu de la police, était venu faire le guet contre la promesse d’un bidon de gasoil. Il reçoit la gerbe de plombs dans l’abdomen, à quelques mètres, trois à cinq selon l’avocat du blessé. Quand les gendarmes arrivent, peu avant 2 heures, ils le trouvent en sang dans une voiture. Un mois de coma, sept opérations, trois mois au CHU de Reims, des séquelles définitives. Pourquoi ce second tir, lui a demandé la présidente. « Je ne connaissais pas leurs intentions, j’ai eu peur et j’ai appuyé sur la détente. » Et, plusieurs fois : « Je veux dire à la victime que je suis désolé. »
Pourquoi la cour a-t-elle écarté la légitime défense ?
Ce que la loi exige
Le Code pénal pose trois conditions. Une atteinte injustifiée contre soi ou contre autrui. Une riposte commandée par la nécessité, au moment même de l’attaque. Et une proportion entre les moyens employés et la gravité de l’atteinte. Pour défendre des biens, en revanche, la règle se durcit encore. L’acte doit être strictement nécessaire et proportionné. Et il ne peut jamais s’agir d’un homicide volontaire. Autrement dit, un bidon de gasoil ne vaut pas une vie.
La loi ajoute une présomption, celle que tout le monde a en tête sans en connaître les limites. Est présumé en état de légitime défense celui qui agit « pour repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité ». Ou celui qui se défend contre des voleurs qui usent de violence. Deux cas précis, donc, pas un de plus. Et une présomption que les juges peuvent renverser quand les faits la contredisent.
Ce que la cour a retenu
Ici, aucune des conditions ne tenait, et la cour l’a dit en des termes rapportés par ICI Champagne-Ardenne. L’agriculteur a tiré deux fois, à quelques mètres, sur une personne « non armée et non menaçante ». Personne n’entrait chez lui : les trois hommes s’enfuyaient, dans les hangars, vers leur voiture. Aucune violence contre les personnes, donc pas d’atteinte à repousser au moment du tir. Les gendarmes étaient prévenus, le projecteur avait suffi à faire fuir les voleurs : la nécessité manquait aussi. Restait enfin la proportion, et un fusil contre un fuyard ne se discute pas longtemps. Quant à la présomption, elle ne pouvait pas jouer : ni effraction d’un lieu habité, ni violence des voleurs.
Le jury l’a formulé autrement, selon France 3. Certes, l’exaspération, la colère et le sentiment d’abandon de l’éleveur étaient légitimes. Mais « se faire justice soi-même », a rappelé le jury, ne peut pas être une réponse admissible. La vidéosurveillance, l’appel aux gendarmes, le projecteur : tout cela, il avait le droit de le faire. Le second coup de fusil, en revanche, non.
Qui doit prouver la légitime défense ?
Hors des deux cas de présomption, c’est à celui qui invoque la légitime défense de l’établir, avec des preuves. Le ministère public, lui, peut ensuite contester chacun de vos éléments. Ce qui compte : le temps, le lieu, le motif. À quelle heure avez-vous appelé le 17 ? Que montrent vos caméras ? L’intrus avançait-il vers vous ou s’éloignait-il ? Tenait-il quelque chose à la main ? Dans cette affaire, par exemple, les images et la chronologie ont servi l’accusation : projecteur allumé, fuite immédiate, second tir sur un homme qui courait. Le même matériel aurait pu, dans une autre nuit, prouver l’inverse. Les victimes de cambriolage qui s’équipent ont donc raison de le faire, à condition de savoir que l’enregistrement joue dans les deux sens.
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Tentative de meurtre ou violences : pourquoi la qualification a changé ?
Pendant six ans, Jean-Louis Leroux a été poursuivi pour tentative de meurtre, un crime, donc une cour d’assises. Puis, en 2022, le juge d’instruction lui a proposé une autre voie. Requalifier les faits en violences volontaires avec arme, un délit. Il aurait alors été jugé par un tribunal correctionnel, sans jury, avec des peines bien plus basses. Ses avocats ont pourtant refusé, conformément à sa volonté d’être jugé par des citoyens. Un pari. Devant les assises, trois magistrats et six jurés délibèrent ensemble. Il faut sept voix sur neuf pour toute décision défavorable à l’accusé. Nous l’avions détaillé pour le procès Jubillar.
Après plusieurs heures de délibéré, la cour n’a pas trouvé la volonté de tuer. Elle a relevé que l’éleveur avait tiré « sans volonté de viser une zone vitale ». Elle a retenu à la place des violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente, commises avec une arme. Ce n’est pas un détail de vocabulaire, car ce crime expose à quinze ans de réclusion.
Mais la cour a aussi reconnu une altération du discernement au moment des faits. Elle s’est appuyée sur l’expert psychiatre, qui décrivait « une souffrance psychique indicible » après des années de vols. Quand le discernement est altéré, la peine maximale encourue est réduite d’un tiers : quinze ans deviennent dix. La peine prononcée, elle, reste à l’appréciation de la cour, en dessous de ce plafond. L’avocate générale avait requis cinq ans dont quatre avec sursis. La cour a donc suivi, exactement.
Cinq ans dont un ferme : comment se lit la peine ?
Quatre ans avec sursis simple : cette partie de la peine ne s’exécute pas. En cas de nouvelle condamnation à de la prison dans les cinq ans, le juge peut, sans y être obligé, la révoquer. Un an ferme, mais à la maison : la détention à domicile sous surveillance électronique. Pour une partie ferme supérieure à six mois et inférieure ou égale à un an, le Code pénal prévoit un aménagement, lorsque la personnalité et la situation du condamné le permettent : bracelet électronique, semi-liberté ou placement à l’extérieur. Ici, la cour a choisi le bracelet. Le juge de l’application des peines pourra fixer des horaires de sortie tenant compte de son activité professionnelle, et 300 bêtes à nourrir en font une. Enfin, la cour a ajouté la confiscation de ses armes et deux ans d’inéligibilité.
Rien n’est pourtant définitif. Un arrêt de cour d’assises se conteste devant une autre cour d’assises. Neuf jurés cette fois, et il faut huit voix sur douze pour condamner. Mais le délai est court : dix jours à compter du verdict. Le dixième jour tombe un dimanche, le délai court donc jusqu’au lundi 5 octobre. Me Gérard Chemla, son défenseur, lui conseille de faire appel. « Le débat, ce n’était pas tellement la prison. Le débat, c’était déjà la culpabilité. Ce qu’il a demandé, ce n’est pas ne pas aller en prison, c’est être acquitté. » Le parquet peut lui aussi faire appel. Sinon, la condamnation deviendra définitive et le bracelet suivra.
Et les trois voleurs ?
Ils étaient jugés dans le même procès, à la demande de la défense. La tentative de vol en réunion est pourtant un délit, pas un crime. Tous trois ont d’ailleurs reconnu les faits dès l’ouverture des débats. Diego H., qui a frôlé la mort, écope de deux mois de prison avec sursis. Le deuxième, quatre mois avec sursis également. Le troisième, en récidive, dix mois avec sursis probatoire pendant deux ans. L’accusation avait pourtant demandé un peu moins pour le récidiviste et un peu plus pour les deux autres.
L’avocat du jeune blessé, Me Arthur de la Roche, a résumé l’enjeu en une formule reprise par ICI. Une « hiérarchie des valeurs ». D’un côté, on reproche à son client d’avoir attenté à la propriété d’autrui. De l’autre, on reproche à l’agriculteur d’avoir attenté à une vie. « Être agriculteur, ce n’est pas être au-dessus des lois. » Le jour du verdict, la salle était comble, remplie surtout de soutiens de l’éleveur, et de nombreux policiers veillaient. En février 2020, cinq cents personnes avaient défilé dans Reims pour lui, aux cris de « Ras le bol des vols ! ».
Volé à répétition : qu’avez-vous le droit de faire ?
Ce procès trace une ligne, et son principe vaut pour une maison comme pour une ferme, même si chaque affaire se juge sur ses circonstances. D’abord, vous pouvez filmer votre propriété, poser des détecteurs, allumer un projecteur, crier, appeler le 17. Vous pouvez repousser quelqu’un qui entre chez vous de nuit par effraction, par violence ou par ruse. La loi vous présume alors en état de légitime défense, tant que les faits ne disent pas le contraire.
En revanche, vous ne pouvez pas tirer sur quelqu’un qui s’enfuit, ni poursuivre des fuyards une arme à la main, ni tendre un piège. Pour protéger un bien, l’usage de la force n’est pas exclu par principe. Mais il doit être strictement nécessaire pour interrompre l’infraction, et proportionné à sa gravité. Tirer sur une personne qui s’enfuit est donc très difficilement compatible avec ces conditions. Le danger doit exister au moment où vous agissez, pas dans le souvenir des vols précédents.
Les erreurs qui coûtent cher
La première erreur est de confondre sécurité et vengeance. Un système de protection sert à dissuader et à prouver, pas à préparer une riposte. La deuxième est de croire que la nuit autorise tout : la présomption suppose une entrée par effraction dans un lieu habité, pas un hangar ouvert ni un jardin. La troisième est de sous-estimer l’infraction que l’on commet soi-même. Blesser gravement un cambrioleur avec une arme peut être un crime jugé aux assises, comme ici. Moins gravement, c’est néanmoins un délit. Dans les deux cas, le voleur devient alors une victime, avec les mêmes droits que vous.
La quatrième est de diffuser sur les réseaux la photo d’un suspect ou d’aller le chercher chez lui : là encore, c’est vous qui devenez l’auteur d’une infraction. Bon à savoir enfin : une riposte nécessaire et proportionnée à une agression actuelle peut, en revanche, être couverte par la légitime défense.
Plainte classée sans suite : vos recours
Le vrai combat de cette affaire se jouait avant cette nuit-là. Une vingtaine de plaintes sans suite en cinq ans. Une plainte classée sans suite n’est pourtant pas la fin de l’histoire. Vous pouvez d’abord saisir le procureur général. Vous pouvez aussi déposer une plainte avec constitution de partie civile devant le juge d’instruction, qui doit alors enquêter. Continuez aussi à déclarer chaque vol, même sans espoir. La série documentée a compté dans ce verdict : elle éclaire le contexte dans lequel la cour a retenu l’altération du discernement. Et si un jour l’affaire va au procès, ces plaintes vous permettront de vous constituer partie civile et de réclamer réparation.
Jean-Louis Leroux a jusqu’au lundi 5 octobre pour décider. S’il fait appel, un nouveau procès s’ouvrira, devant douze voix cette fois. Mais la question sera la même : où s’arrête le droit de se défendre.
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