Un salarié vient vous voir et vous dit : « Je me fais harceler moralement au travail ». Vous tombez des nues, vous ne savez pas quoi répondre et vous craignez de faire une erreur. Faut‑il lancer une enquête ? Faut‑il sanctionner tout de suite ? Quels sont vos risques si vous ne faites rien ?
Ce guide a un objectif simple : vous rassurer, vous expliquer ce que dit le droit français sur le harcèlement moral au travail et vous donner une marche à suivre concrète, étape par étape.
Table des matières
1. « Est‑ce que ce que mon salarié me décrit, c’est vraiment du harcèlement moral ? »
C’est souvent la première question. Le mot « harcèlement » est très chargé, et certains employeurs ont peur qu’il soit utilisé pour tout et n’importe quoi. Pourtant, la loi donne une définition assez précise du harcèlement moral au travail.
1.1. La définition légale, en mots simples
Le harcèlement moral au travail correspond à :
- des agissements répétés (ce n’est pas un incident unique) ;
- qui entraînent une dégradation des conditions de travail du salarié ;
- et qui portent atteinte à ses droits, à sa dignité, à sa santé physique ou mentale, ou à son avenir professionnel.
Autrement dit, ce n’est pas seulement « une mauvaise ambiance ». Il faut un enchaînement de comportements qui, mis bout à bout, créent un climat toxique pour le salarié. Cette notion est juridiquement encadré à l’article L1152-1 du code du travail.Â
1.2. Quelques exemples typiques
Votre salarié peut vous décrire, par exemple :
- des critiques humiliantes devant les collègues ou les clients ;
- des blagues répétées à son sujet, qui finissent par l’atteindre ;
- un isolement (plus de réunions, plus d’informations, mise à l’écart des dossiers importants) ;
- une surcharge de travail volontaire, avec des délais impossibles à tenir ;
- au contraire, plus aucune mission intéressante, comme si on voulait le pousser dehors ;
- des menaces voilées : « Si tu continues, tu verras… », « Tu n’es plus à ta place ici… ».
Il peut aussi y avoir plusieurs auteurs : un manager, mais aussi des collègues qui suivent le mouvement. Le harcèlement moral au travail ne vient pas toujours « d’une seule mauvaise personne ».qualisocial+1
Pour mieux comprendre, lisez notre article : Harcèlement moral au travail : des exemples concrets pour mieux le reconnaître
1.3. Pas besoin de prouver une intention de nuire
En droit, on ne vous demande pas de prouver que l’auteur « a voulu faire du mal ». Ce qui compte, c’est l’effet réel sur le salarié et la répétition des faits.
En résumé, vous n’avez pas à trancher tout de suite la question : « Est‑ce que c’est VRAIMENT du harcèlement ? ». Votre premier réflexe doit être : « Il y a un doute sérieux, je dois le traiter ». C’est précisément l’objet de la suite de la démarche.
Découvrez nos avocats experts en conflit au travail
2. « Est‑ce que j’ai l’obligation de réagir ? »
Oui. En France, l’employeur a une obligation de sécurité envers ses salariés.
2.1. Une obligation de sécurité qui inclut la santé mentale
Cette obligation porte sur :
- la santé physique (accidents, conditions de travail) ;
- mais aussi la santé mentale, donc le harcèlement moral au travail, les risques psychosociaux, le stress chronique.
À partir du moment où vous êtes informé d’une situation potentiellement grave, vous devez :
- prendre le signalement au sérieux ;
- analyser la situation ;
- prendre des mesures adaptées pour prévenir ou faire cesser les risques.
2.2. Que risquez‑vous si vous ne faites rien ?
Si vous ignorez le signalement ou si vous réagissez très tard, le salarié pourra vous reprocher :
- un manquement à l’obligation de sécurité, devant le conseil de prud’hommes ;
- une faute inexcusable si un accident du travail ou une maladie professionnelle est reconnue (dépression, burn‑out, tentative de suicide, etc.) ;
- et, dans les cas les plus graves, une responsabilité pénale si des faits de harcèlement moral au travail sont avérés et que vous êtes resté passif.
La bonne nouvelle, c’est que les juges prennent en compte ce que vous faites dès le signalement : vous êtes jugé autant sur votre réaction que sur la situation de départ.
Besoin d'un avocat pour un conflit au travail ?
- laissez‑le parler, sans l’interrompre ;
- posez des questions factuelles (depuis quand, avec qui, dans quelles circonstances ?) ;
- évitez les phrases qui minimisent (« il ne faut pas exagérer », « c’est juste du stress ») ;
- remerciez‑le d’avoir eu le courage d’en parler.
- un mail récapitulatif que vous envoyez au salarié, en reprenant les faits tels qu’il vous les a décrits ;
- ou un courrier interne, que vous archivez dans un dossier spécifique.
- adapter l’organisation pour réduire les contacts entre la personne qui se dit victime et la personne mise en cause ;
- rappeler à toute l’équipe les règles de respect, de communication, de feedback.
- d’entendre toutes les versions (victime, auteur présumé, témoins) ;
- de vérifier les mails, messages, plannings, évaluations ;
- de reconstituer le fonctionnement réel du service ;
- de montrer, si besoin devant un juge, que vous n’êtes pas resté passif.
- par les ressources humaines ou un référent harcèlement ;
- par un binôme manager / RH, en veillant à la neutralité ;
- par un intervenant externe : avocat, cabinet spécialisé en risques psychosociaux, médiateur.
- Définition du cadre : périmètre de l’enquête, calendrier, personnes à entendre.
- Entretiens individuels :
- avec la personne qui se dit victime ;
- avec la ou les personnes mises en cause ;
- avec des témoins ou collègues concernés.
- Collecte des documents : mails, messages, comptes rendus, fiches de poste, évaluations.
- Analyse des éléments : on croise les versions, on repère les convergences et les contradictions.
- Rédaction d’un rapport de synthèse : faits relevés, niveau de gravité, recommandations.
- malentendus répétés ;
- management maladroit ;
- conflits de personnalité mal gérés.
- clarifier les rôles et objectifs de chacun ;
- rappeler les règles de communication dans l’équipe ;
- proposer une formation managériale ou une médiation ;
- réorganiser le service pour limiter les tensions.
- renforcer la protection du salarié (aménagement du poste, accompagnement médical ou psychologique, lien avec le médecin du travail) ;
- engager, si nécessaire, une procédure disciplinaire contre l’auteur : avertissement, mise à pied, mutation, licenciement pour faute grave.
- faire reconnaître le harcèlement moral au travail ;
- obtenir des dommages et intérêts ;
- faire annuler un licenciement s’il est intervenu dans ce contexte.
- les faits eux‑mêmes ;
- mais aussi ce que vous avez fait après le signalement (ou ce que vous n’avez pas fait).
- vous connaissiez ou auriez dû connaître le danger ;
- et vous n’avez pas pris les mesures nécessaires pour le prévenir.
- évitez les rumeurs : communiquez un message clair et sobre (« une situation nous a été signalée, nous la traitons avec sérieux, une enquête est en cours ») ;
- rappelez les règles de respect, les règles disciplinaires et l’existence de la procédure d’alerte ;
- ne divulguez pas les détails de l’enquête, ni les sanctions individuelles ;
- soutenez aussi les managers qui agissent de bonne foi mais se sentent fragilisés par la situation.
- vous appuyer sur le médecin du travail, qui peut alerter sur les risques et proposer des aménagements ;
- associer le CSE ou les représentants du personnel, notamment pour les démarches de prévention et de suivi ;
- solliciter un avocat en droit du travail pour construire la procédure d’enquête, sécuriser les auditions et calibrer les sanctions éventuelles.
- intégrer le harcèlement moral au travail et les risques psychosociaux dans votre règlement intérieur ;
- mettre en place un dispositif d’alerte clair, identifié par tous ;
- former vos managers au feedback, à la gestion de conflit, à la conduite d’entretiens ;
- surveiller les signaux faibles : arrêts maladie répétés, turn‑over élevé, climat tendu dans une équipe ;
- prévoir, dès maintenant, une procédure type d’enquête interne, même simple, pour ne pas improviser le jour où un signalement tombe
3. « Que dois‑je faire le jour où le salarié m’en parle ? »
Vous n’avez pas besoin d’avoir toutes les réponses immédiatement. En revanche, vous devez adopter quelques réflexes simples.
3.1. Écouter et remercier
Lorsque le salarié se confie :
Ce premier échange permet souvent d’apaiser un peu la tension. Il montre que vous ne balayez pas le sujet sous le tapis.
3.2. Formaliser le signalement
Ensuite, il est utile de mettre la situation par écrit :
Ce document sera important pour prouver que vous avez été informé à telle date, et que vous avez réagi à partir de là .
3.3. Prendre des mesures provisoires
Dès ce stade, vous pouvez prendre des mesures « tampon » pour éviter que la situation ne s’aggrave :
Attention : ne « punissez » pas le salarié qui parle en le changeant de poste ou de service de manière défavorable. Sinon, il pourra y voir une forme de sanction liée à son signalement.
4. « Dois‑je obligatoirement lancer une enquête interne ? »
La question de l’enquête interne fait débat, mais la tendance actuelle est claire : même si aucun texte ne l’impose systématiquement, les juges attendent une démarche sérieuse d’investigation en cas d’allégation de harcèlement moral au travail.
4.1. Pourquoi une enquête interne est fortement recommandée
Une enquête interne vous permet :
En résumé, même si le terme « enquête » peut faire peur, c’est souvent votre meilleure protection.
4.2. Qui peut mener l’enquête ?
Selon la taille et la structure de votre entreprise, l’enquête peut être menée :
Dans les situations sensibles (harcèlement moral au travail impliquant un membre de la direction, conflit ancien, contexte tendu), l’externe apporte souvent plus de crédibilité.
4.3. Comment se déroule concrètement une enquête interne ?
En pratique, une enquête sérieuse suit généralement ces étapes :
Vous n’avez pas à rédiger un pavé juridique. Un document clair et structuré, daté, suffit pour montrer la réalité de votre démarche.
5. « Que faire après l’enquête ? Dois‑je forcément licencier quelqu’un ? »
Non, une enquête sur un possible harcèlement moral au travail ne se termine pas systématiquement par un licenciement. En revanche, elle doit déboucher sur des mesures concrètes.
5.1. Si le harcèlement n’est pas caractérisé mais que le climat est dégradé
Il arrive qu’on ne puisse pas parler juridiquement de harcèlement moral, mais que la situation reste problématique :
Dans ce cas, vous pouvez :
Ces mesures montrent que vous prenez au sérieux la souffrance exprimée, même si le seuil du harcèlement moral au travail n’est pas franchi.
A LIRE : 5 moyens de prouver le harcèlement moral au travail
5.2. Si des faits de harcèlement moral au travail sont avérés
Si l’enquête fait ressortir un faisceau d’indices sérieux, vous devez aller plus loin :
Dans les cas les plus graves, le licenciement peut être la seule solution, ne serait‑ce que pour protéger le reste de l’équipe.
A LIRE : Comment licencier un salarié : étapes et obligations légales
6. « Quels sont mes risques juridiques, très concrètement ? »
6.1. Devant le conseil de prud’hommes
Le salarié peut saisir les prud’hommes pour :
Les juges vont regarder :
Une enquête interne sérieuse, des mesures rapides et un suivi peuvent limiter fortement votre risque de condamnation, voire vous permettre de démontrer que vous avez rempli votre obligation de sécurité.
6.2. Sur le terrain de la sécurité sociale
Si la situation de harcèlement moral au travail entraîne une maladie professionnelle ou un accident du travail, la CPAM peut reconnaître l’origine professionnelle de la pathologie. (Plus d’infos dans notre article Le piège du licenciement pour inaptitude après une maladie professionnelle )
Ensuite, le salarié peut engager une action pour faute inexcusable. Elle sera retenue si :
La faute inexcusable augmente le coût pour l’employeur (majoration de rente, indemnisation complémentaire). Là encore, votre réactivité et la qualité de vos mesures préventives seront scrutées.
6.3. Sur le plan pénal
Le harcèlement moral au travail est un délit.
En théorie, l’auteur direct et l’entreprise peuvent être poursuivis. En pratique, les plaintes pénales restent moins fréquentes que les actions prud’homales, mais elles existent, notamment dans les situations extrêmes.
Votre meilleure protection reste la même : montrer que vous prenez les signalements au sérieux, que vous enquêtez et que vous agissez.
7. « Comment gérer la communication dans l’équipe ? »
Un signalement de harcèlement moral au travail peut créer un choc dans un service. Certains prennent parti pour le salarié, d’autres pour le manager, beaucoup se taisent mais observent.
Quelques repères :
Bien gérée, cette période peut devenir un moment de clarification utile pour tout le monde.
8. « Dois‑je me faire accompagner ? »
Vous n’êtes pas obligé de tout gérer seul, et ce n’est pas forcément souhaitable.
Voici ce que vous pouvez faire :
Un accompagnement externe permet aussi de prendre du recul, de poser un cadre neutre et d’éviter les réactions à chaud.
Remplissez notre formulaire pour être mis en relation avec un avocat en droit du travail dans votre secteur.
9. « Comment éviter d’en arriver là à l’avenir ? »
Enfin, vous pouvez transformer cette situation difficile en levier d’amélioration.
Quelques pistes :
Pour conclure
Un signalement de harcèlement moral au travail n’est jamais simple à gérer, même pour un employeur de bonne foi et de bonne volonté. Pourtant, la manière dont vous réagissez peut vraiment faire la différence : pour la santé de vos équipes, pour le climat social et pour la sécurité juridique de votre entreprise.
Disposer d’un avocat en droit du travail dans votre répertoire, à qui vous pouvez exposer la situation dès les premières alertes, est un vrai filet de sécurité : il vous aide à cadrer l’enquête interne, à choisir les bonnes mesures et à éviter les faux pas qui se paient cher plus tard. C’est un réflexe à adopter avant que la situation ne dégénère, au même titre que l’appui du médecin du travail ou du CSE.
Pour aller plus loin, vous pouvez aussi consulter nos autres fiches pratiques en droit du travail qui vous aideront à construire des réflexes simples et des procédures claires pour gérer, au quotidien, vos responsabilités d’employeur.
Donnez votre avis sur cet article